Villa Kujoyama à Kyoto : résidence artistique au Japon – Interview d’Adèle Fremolle

Roland Burkart
Interview conducted by Roland Burkart | January 9, 2026

La Villa Kujoyama à Kyoto conçue par Kato Kunio. Crédit photo : Kenryou Gu / Villa Kujoyama


Emblématique résidence artistique française au Japon, la Villa Kujoyama accueille depuis 1992 des artistes et créateurs à Kyoto dans le cadre de projets de recherche. Dans cet entretien, Adèle Fremolle, directrice de la Villa Kujoyama, revient sur l’histoire du lieu, sa mission franco-japonaise, les critères de sélection des artistes en résidence et les enjeux actuels de la création contemporaine entre la France et le Japon. Cet entretien s’adresse aux artistes, professionnels de la culture et institutions intéressés par les résidences artistiques au Japon et les échanges culturels franco-japonais.



Quelle est l’origine et la mission de la Villa Kujoyama ?


Adèle Fremolle: L’histoire remonte au début du XXᵉ siècle, où sur ce même site, Paul Claudel, qui était alors ambassadeur de France au Japon, a fondé le premier institut franco-japonais, en lien avec une fondation japonaise, afin de promouvoir les échanges culturels et artistiques entre nos deux pays. Il y avait des cours de langue, des conférences sur la culture française et des artistes français. Mais le lieu n’a pas trouvé son public, notamment en raison de son éloignement du centre-ville et de la difficulté d’accès à l’époque. Le site a été progressivement abandonné à la fin des années 1970, et l'Institut français de Kyoto a été créé dans le centre-ville, où il se trouve encore aujourd'hui.


Au début des années 1980, le ministère des Affaires étrangères et l’ambassade de France au Japon ont décidé de conserver ce lieu en lui donnant une nouvelle vocation. Pour contourner la question de l’accessibilité du public, le choix a été fait d’en faire une résidence d’artistes. Le projet a été développé pendant une dizaine d’années, et la Villa Kujoyama a été inaugurée en 1992, dans le cadre d’un nouveau partenariat franco-japonais. L’ambition est vraiment de soutenir et de développer les échanges artistiques et culturels entre la France et le Japon, et entre les artistes eux-mêmes.



Comment la mission de la Villa Kujoyama a-t-elle évolué depuis 1992 ?


Adèle Fremolle: Notre mission reste encore aujourd’hui la même, mais elle a naturellement évolué. Il y a 35 ans, il y avait peu de programmes de résidence et ils étaient plus souvent orientés vers la littérature ou le spectacle vivant. Depuis, les champs artistiques que nous accueillons se sont très élargis, notamment aux arts plastiques et aux métiers d’art.


La Villa a pris de l’ampleur, il n’y avait pas vraiment d’équipe dédiée, alors qu’aujourd’hui nous sommes cinq personnes et travaillons aussi sur des projets de production. Nous communiquons différemment et nous sommes plus visibles, tout en gardant l’objectif d’origine.


La Villa s’est maintenant ouverte au public, avec une ouverture mensuelle, pour renforcer son ancrage à Kyoto. Dans le même temps, nous avons réaffirmé la dimension nationale du programme et développé des projets dans d’autres régions du Japon. Les artistes en résidence à la Villa Kujoyama ont ainsi l’occasion de découvrir différents contextes du Japon, au-delà de Kyoto.



Les escaliers de la Villa Kujoyama à Kyoto. Crédit photo : Kenryou Gu


En quoi l’architecture et l’emplacement de la Villa Kujoyama à Kyoto influencent-ils les artistes en résidence ?


Adèle Fremolle: Pour beaucoup d’artistes aujourd’hui, la Villa Kujoyama est un lieu presque mythique, une architecture qu’ils connaissent depuis longtemps et qui fait rêver. Lorsqu’ils la découvrent sur place, l’expérience est impressionnante. L’architecture, fortement inspirée d’une forme de modernisme mêlée à l’architecture traditionnelle japonaise, évoque une dimension presque monacale, propice au recueillement, à la concentration et à l’introspection. Les espaces sont vastes, épurés, et invitent à une conscience permanente du lieu où l’on se trouve.


L’architecture repose sur un travail mené autour de la question de la relation entre l’intérieur et l’extérieur, beaucoup de parois vitrées, de patios, qui offrent presque partout plusieurs points de vue sur l’extérieur. Bien que le bâtiment ne fasse qu’environ 1 000 m², il est difficile de se le représenter mentalement tant il a de couloirs, de ramifications et de différents niveaux. Il est à flanc de colline, donc il est en même temps d’une très grande complexité et d’une très grande simplicité apparente.


L’architecture joue d’ailleurs un rôle important dans l’expérience des lauréats, au point que nous avons lancé, il y a trois ans, une série d’œuvres intitulée 36 vues de la Villa, dans laquelle les artistes sont invités à proposer leur propre interprétation du bâtiment. Cette architecture suscite des réactions contrastées, certains l’adorent, d’autres la trouvent froide, mais elle laisse rarement indifférent.



Un studio de la Villa Kujoyama. Crédit photo : Arnaud Rodriguez


Quels artistes peuvent être accueillis à la Villa Kujoyama et selon quels critères de sélection ?


Adèle Fremolle: Nous accueillons aujourd’hui des artistes et des créateurs issus de pratiquement tous les champs de la création. Il n’y a pas de conditions d’âge, ni de restriction stricte de discipline, en revanche, il faut être français ou avoir vécu au moins cinq ans en France, et justifier d’une activité professionnelle reconnue dans sa discipline.


Nous distinguons dix-sept disciplines, mais il s’agit avant tout d’un cadre pour pouvoir étudier les candidatures. En réalité, nous accueillons aussi bien des artistes des arts plastiques, du spectacle vivant, des métiers d’art, du cinéma ou de la musique, que des chefs et des créateurs de jeux vidéo. L’idée est que tout créateur puisse trouver son champ au sein de la Villa.


Le critère central reste le projet, il doit être en lien avec le Japon et justifier la nécessité de passer quatre à six mois à Kyoto, au Japon.



Quels sont les bénéfices les plus importants d’une résidence artistique à la Villa Kujoyama ?


Adèle Fremolle: Cela dépend vraiment des lauréats. Les raisons qui les amènent à venir à la Villa peuvent être assez diverses. Bien sûr, il y a tout ce que la résidence apporte sur le plan matériel, le logement, les espaces de travail, la bourse de résidence, mais le plus important c’est l’accompagnement que nous proposons sur place.


Beaucoup de lauréats disent aussi que, lorsqu’ils sont à la Villa Kujoyama, les portes s’ouvrent différemment. La Villa Kujoyama bénéficie d’une certaine notoriété, et plusieurs lauréats me disent qu’à partir du moment où ils sont sélectionnés, ils reçoivent davantage de propositions qu’auparavant.


La Villa est aussi un lieu de prospection pour les professionnels, comme d’autres résidences ou d’autres villas. Nous organisons régulièrement des visites de professionnels et des ouvertures d’ateliers. Que ce soit depuis la France, via notre site et nos réseaux, ou au Japon, les professionnels suivent de près les artistes en résidence à la Villa Kujoyama.



Le studio de Gérald Vatrin lors d'un Jeudis de la Villa. Crédit photo : Villa Kujoyama


Comment la Villa Kujoyama favorise-t-elle les collaborations artistiques franco-japonaises à Kyoto et au Japon ?


Adèle Fremolle: Cela dépend beaucoup de la discipline et du projet du lauréat. Certains lauréats souhaitent beaucoup de rencontres, d’autres en souhaitent moins, et nous suivons leur manière de fonctionner.


À la Villa, nous disposons d’un très grand réseau d’artistes, d’artisans ou de personnes ressources. Comme nous recherchons en permanence des projets portant sur des thématiques qui n’ont pas été traitées, nous menons aussi régulièrement de nouvelles recherches pour accompagner les lauréats et pour trouver de nouvelles personnes qui peuvent apporter de l’aide aux lauréats.


Par ailleurs, les lauréats sont parfois très autonomes et développent eux-mêmes leur réseau dans le cadre d’une recherche. Certains contacts sont plus faciles à établir lorsqu’on vient de la Villa, ou lorsqu’on est « de la Villa », mais il y a aussi des contacts qui sont plus faciles à établir lorsque l’on est soi-même artiste.


C’est donc un travail que nous faisons avec le lauréat, nous évaluons à chaque fois s’il vaut mieux que le lauréat prenne contact lui-même ou que ce soit la Villa qui le fasse. Nous travaillons vraiment au cas par cas, sur mesure.



Vue de la terrasse de la Villa Kujoyama, lors d'une journée portes ouvertes des Jeudis de la Villa. Crédit photo : Villa Kujoyama.


Comment la Villa Kujoyama s’ouvre-t-elle au public et à la scène artistique de Kyoto ?


Adèle Fremolle: Nous avons commencé, en mars 2023, à mettre en place une ouverture mensuelle, je voulais créer un événement régulier. Jusque-là, la Villa ouvrait surtout en fonction des souhaits des lauréats, ce qui rendait difficile, pour le public, de savoir quand et à qui elle était ouverte. L’objectif était donc d’instaurer un rendez-vous fixe, régulier et ouvert à tous.


La Villa est donc ouverte tous les premiers jeudis du mois, de 14 h à 21 h et le contenu est vraiment très différent d’une fois à l’autre, puisque la programmation est faite avec les lauréats, en fonction de ceux qui sont présents et de ce qu’ils souhaitent proposer. Elle est ensuite complétée par des invitations à d’anciens lauréats de passage au Japon, ainsi qu’à des partenaires ou à des artistes et artisans japonais avec lesquels nous collaborons régulièrement.


Les lauréats sont invités à présenter leur recherche sous des formes variables : simples ouvertures d’atelier, mais aussi des performances, des conférences, des concerts ou des workshops. Nous les encourageons à inviter les artistes et partenaires japonais avec lesquels ils collaborent, pour valoriser le travail de ces artistes et artisans.


Cela en fait des moments très franco-japonais. La programmation est davantage franco-japonaise que strictement française, le public est en grande partie japonais, et nous accueillons à peu près une centaine de personnes chaque mois.



Concert de Pomme à la Villa Kujoyama en décembre 2024. Crédit photo : Villa Kujoyama


Pouvez-vous évoquer un moment ou une évolution marquante qui illustre l’impact durable de la Villa Kujoyama sur les pratiques artistiques et les parcours des lauréats ?


Adèle Fremolle: Justement, cette année, nous avons fêté les dix ans des résidences métiers d’art à la Villa Kujoyama, qui est la première résidence artistique à avoir accueilli des métiers d'art au sein de son programme. Ce développement a été rendu possible grâce au soutien de la Fondation Bettencourt Schueller, mécène de la Villa depuis dix ans.


À cette occasion, nous avons réalisé une série de courtes vidéos, conçues avec José Lévy, ancien lauréat, intitulée Ce que la Villa m’a fait. Dans ces formats de deux minutes, les lauréats expliquent non pas leur sujet de recherche, mais ce que la résidence a transformé dans leur pratique. Pour certains, ces six mois ont permis de développer une œuvre précise, un film, un livre. Pour d’autres, ça a changé toute leur pratique, voire des choses aussi très intimes.


Au-delà de venir en résidence à la Villa, les lauréats passent six mois au Japon, et à Kyoto en particulier, où il y a une temporalité particulière. Chacun le vit différemment, certains traversent de longues périodes d’incompréhension, de difficulté à s’exprimer ou à deviner les choses. Cette manière d’appréhender le monde, différente de celle à laquelle on est habitué, modifie en profondeur le rapport aux choses, la temporalité, à la patience, à l’attente ou à l’impatience. Pour certains, cette expérience est difficile à vivre, pour d’autres, au contraire, elle est très libératrice et ouvre de nouveaux champs et manières d’envisager un projet. Ce n’est donc pas uniquement la Villa qui produit cet impact, mais aussi le Japon, Kyoto, et le choc entre deux cultures. Plus largement, vivre une longue période au Japon peut transformer très profondément un parcours, qu’on soit artiste ou non.



Ce que la Villa m'a fait de José Lévy – témoignages de lauréats sur l’impact de la résidence. Vidéo: José Lévy / Villa Kujoyama


Que recherche le jury lors de la sélection d’artistes en résidence à la Villa Kujoyama ?


Adèle Fremolle: Comme beaucoup de résidences artistiques aujourd’hui, il y a de plus en plus de personnes qui postulent à la Villa. Nous avons un numerus clausus de 250 dossiers de candidature pour sélectionner quinze lauréats, mais l’an dernier, par exemple, il y avait 1 400 personnes qui avaient commencé une candidature. Ce qui rend la sélection très compliquée, parce que parmi les 250 dossiers, environ 210 sont très bons, et 180 sont excellents et nous aimerions les suivre.


Ce que nous recherchons, ce sont des projets pertinents pour le Japon, pour la France, et surtout cohérents dans le parcours de l’artiste. Nous privilégions les projets pour lesquels la résidence joue un rôle déterminant dans leur développement. Certains projets sont passionnants, mais il n’est pas toujours clair en quoi venir à la Villa pourrait avoir un impact sur le projet ou pas.


Ensuite, nous essayons d’avoir une grande diversité, des profils, des disciplines, des parcours et des sujets. Nous prenons également en compte les lauréats déjà accueillis, leurs disciplines et leurs projets, afin de lisser l’ensemble et d’éviter de nous inscrire dans une ligne artistique trop affirmée.


Ces dernières années, nous avons cherché à trouver un équilibre entre des sujets contemporains et des sujets plus classiques. Nous ne sommes absolument pas fermés à des projets liés aux traditions japonaises, mais nous essayons de les mixer à des sujets plus contemporains, parfois plus sociétaux, afin d’être dans cette diversité d’approches.



Les escaliers de la Villa Kujoyama à Kyoto. Crédit photo : Kenryou Gu


Après trois ans et demi à la direction de la Villa Kujoyama, quels enseignements tirez-vous de la rencontre entre artistes français et japonais?


Adèle Fremolle: C’est compliqué, car nous accueillons dix-sept disciplines et les scènes sont très différentes d’une à l’autre. Les artistes ne rencontrent donc pas toujours des homologues directs : les écrivains, par exemple, échangent souvent davantage avec des témoins ou des personnes liées aux thématiques qu’ils explorent, plutôt qu’avec d’autres écrivains.


Ce qui est par contre constant, c’est la vive curiosité et l’intérêt des lauréats pour des rencontres avec des artistes et partenaires japonais, ainsi que le bon accueil qui leur est réservé. Même si ces rencontres ne sont pas nécessairement représentatives de l’ensemble d’une scène artistique, la majorité des lauréats rencontrent bien plus de personnes qu’ils ne l’avaient imaginé, grâce à leur propre engagement et notamment aux mises en relation proposées par la Villa.


Après, je pense qu’il y a quand même un point très important, qui ne concerne pas directement la manière dont les scènes artistiques se construisent, mais plutôt les conditions d’exercice de la création en France et au Japon. Même si, en France, les conditions sont parfois difficiles et de plus en plus menacées, il existe encore un soutien public à la création. Au Japon, il y a une très grande absence de soutien à la création et aux artistes, les artistes ont souvent plusieurs emplois et doivent financer eux-mêmes leurs expositions ou résidences. Ces différences sont présentes dans presque tous les domaines artistiques au Japon, et les lauréats qui viennent ici s’en rendent compte assez rapidement.



La Villa Kujoyama à Kyoto. Crédit photo : Kenryou Gu / Villa Kujoyama


Dans quelle phase se trouve aujourd’hui la Villa Kujoyama et quels axes de développement souhaitez-vous consolider à l’avenir ?


Adèle Fremolle: Nous sommes aujourd’hui dans une phase de consolidation de ce qui a été lancé ces dernières années. La colonne vertébrale de la Villa Kujoyama reste la résidence de recherche, avec une liberté totale de prendre le temps d’explorer, parfois par des chemins de traverse, ce qui permet de trouver des choses inattendues.


Au-delà de la résidence elle-même, nous avons mis en place une ouverture mensuelle qui permet aux lauréats d’aborder leur résidence différemment, d’inviter des publics ou des intervenants, et de commencer à expérimenter des formes parfois performatives en préparation de spectacles. Nous avons également développé des micro-résidences au Japon, afin que les lauréats puissent découvrir d’autres écosystèmes et contextes, que ce soit dans des zones très rurales, sur des îles ou à Tokyo.


Nous développons également les post-résidences, qui ont lieu pendant cinq ans après la résidence, pour affirmer que le temps de résidence est vraiment dédié à la recherche, puis nous les accompagnons dans la production, la diffusion ou la continuité de leurs projets.




Roland Burkart
Roland Burkart is an artist and the founder of Artenda.